Ces caricatures de la haine
Douze caricatures, d’un mauvais, très mauvais genre, reprises dans plusieurs journaux européens (et français notamment) sèment le trouble dans le monde entier. Qui aurait cru que le Danemark allait devenir un tel objet de haine dans toute une partie de la planète ? Que des drapeaux français allaient brûler et des centres culturels français être attaqués à la grenade en réaction à la ligne éditoriale du journal France-Soir (quotidien, en quasi-faillite, qui peine à rassembler 60 000 lecteurs)?
Une grenade jetée contre le centre culturel danois en Indonésie, de violentes manifestations anti-danoises en Indonésie, des drapeaux danois et français brûlés ou transformés en paillasson à Gaza, une Allemande enlevée en Cisjordanie (pour finalement être relâchée quelques heures plus tard)… ce vendredi a été la « journée de la colère » décrétée par Youssef El Quardaoui, un éminent religieux Qatari. Et tout cela pour cette douzaine de caricatures ! Nous sommes au bord d’une crise extrêmement grave, qui pourrait devenir démesurée, si les choses ne se calment pas rapidement.
Certes, ces dessins n’étaient pas tendres et pouvaient choquer. Ils étaient surtout mauvais. Et on leur a donné beaucoup trop d’importance. Une importance qui n'en valaient pas la peine. Surtout qu’on ne peut pas dire que le journal conservateur danois Jyllands-Posten, tiré à 160 000 exemplaires, ait une foule de lecteurs réguliers.
En représentant Mahomet avec une bombe sur la tête, l’une de ces illustrations était doublement choquante. Elle bravait un interdit musulman de représentation d’une figure religieuse, d’une part (même si un caricaturiste n’est pas du tout obligé de se plier à ce genre d’interdits, puisqu’il n’est pas concerné). Elle assimilait d’autre part l’ensemble des musulmans à des terroristes à travers la figure de Mahomet. Elle était donc légitimement critiquable.
De là cependant, à menacer tout ressortissant Danois, Français ou Norvégien, à boycotter leurs produits, un pas est franchi. La réponse de certains musulmans est totalement disproportionnée. Des appels à mort sont scandés dans les rues de Gaza ou de Bagdad. Des Irakiens ont organisé des autodafés de livres danois. Des appels au Jihad sont lancés ça et là. Les attaques, notamment celle contre le centre culturel français à Gaza ont menacé des vies.
Et puis d’ailleurs, les caricaturistes danois ou français n’ont pas de leçons à recevoir de la part des Brigades d’Al Aqsa, ou du Djihad islamique et des hauts représentants de l’islam le plus extrémiste du monde entier, en matière de respect de l’autre. Les caricaturistes libanais ou koweitiens ne sont pas forcément tendres, eux non plus. Leur antisémitisme est stupéfiant mais ne dérange personne. L’historien belge Joël Kotek donne un bon aperçu des caricatures que l’on trouve dans les journaux arabes dans son livre Au nom de l’antisionisme, L'image des Juifs et d'Israël dans la caricature depuis la seconde Intifada (Editions Complexe, Bruxelles, 2002).
Et puis, certaines caricatures offensent aussi les chrétiens (par exemple un sketch des Guignols sur le cardinal Ratzinger) . Est-ce à dire que le drapeau de tel ou tel pays arabe devrait être brûlé par les Israéliens ? que le drapeau français devrait être brûlé par les Italiens, les Polonais ou même les Allemands ?
On peut se demander pourquoi la réaction est survenue trois mois (quatre presque) après la publication. Est-ce une manière de légitimer une colère profonde ? Je n’ai pas de réponse, mais je m’interroge réellement, car j’ai du mal à comprendre comment cette histoire a pu avoir de telles conséquences.
PS : Voici ce qu'en dit Marcel Gauchet dans un entretien au Figaro :
« Il convient aussi de s'interroger sur la signification véritable (de la réaction des musulmans) : un accès de colère si aigu ne trahit-il pas avant tout la profondeur d'un désarroi ? La disproportion entre les dessins et l'indignation est ce qui doit faire réfléchir. Comme Sayyid Qotb ou Hassan el-Banna – les premiers théoriciens de l'islamisme dans les années 20 –, ceux qui lancent des fatwas contre un simple dessin humoristique révèlent d'abord par cette susceptibilité exacerbée un profond sentiment de vulnérabilité. Une religion sûre d'elle-même pourrait-elle donner lieu à une colère si disproportionnée ? Qui, parmi les catholiques, aurait l'idée de mettre en scène un tel esclandre planétaire ? A-t-on vu se déchaîner les ligues de vertu quand telle chaîne de télévision a présenté un sketch suggérant que Benoît XVI, du fait de ses origines allemandes, était un pape nazi ? Il faut dire que les fondamentalistes ne sont pas encouragés à cet auto-examen par l'attitude des Occidentaux. »
Une grenade jetée contre le centre culturel danois en Indonésie, de violentes manifestations anti-danoises en Indonésie, des drapeaux danois et français brûlés ou transformés en paillasson à Gaza, une Allemande enlevée en Cisjordanie (pour finalement être relâchée quelques heures plus tard)… ce vendredi a été la « journée de la colère » décrétée par Youssef El Quardaoui, un éminent religieux Qatari. Et tout cela pour cette douzaine de caricatures ! Nous sommes au bord d’une crise extrêmement grave, qui pourrait devenir démesurée, si les choses ne se calment pas rapidement.
Certes, ces dessins n’étaient pas tendres et pouvaient choquer. Ils étaient surtout mauvais. Et on leur a donné beaucoup trop d’importance. Une importance qui n'en valaient pas la peine. Surtout qu’on ne peut pas dire que le journal conservateur danois Jyllands-Posten, tiré à 160 000 exemplaires, ait une foule de lecteurs réguliers.
En représentant Mahomet avec une bombe sur la tête, l’une de ces illustrations était doublement choquante. Elle bravait un interdit musulman de représentation d’une figure religieuse, d’une part (même si un caricaturiste n’est pas du tout obligé de se plier à ce genre d’interdits, puisqu’il n’est pas concerné). Elle assimilait d’autre part l’ensemble des musulmans à des terroristes à travers la figure de Mahomet. Elle était donc légitimement critiquable.
De là cependant, à menacer tout ressortissant Danois, Français ou Norvégien, à boycotter leurs produits, un pas est franchi. La réponse de certains musulmans est totalement disproportionnée. Des appels à mort sont scandés dans les rues de Gaza ou de Bagdad. Des Irakiens ont organisé des autodafés de livres danois. Des appels au Jihad sont lancés ça et là. Les attaques, notamment celle contre le centre culturel français à Gaza ont menacé des vies.
Et puis d’ailleurs, les caricaturistes danois ou français n’ont pas de leçons à recevoir de la part des Brigades d’Al Aqsa, ou du Djihad islamique et des hauts représentants de l’islam le plus extrémiste du monde entier, en matière de respect de l’autre. Les caricaturistes libanais ou koweitiens ne sont pas forcément tendres, eux non plus. Leur antisémitisme est stupéfiant mais ne dérange personne. L’historien belge Joël Kotek donne un bon aperçu des caricatures que l’on trouve dans les journaux arabes dans son livre Au nom de l’antisionisme, L'image des Juifs et d'Israël dans la caricature depuis la seconde Intifada (Editions Complexe, Bruxelles, 2002).
Et puis, certaines caricatures offensent aussi les chrétiens (par exemple un sketch des Guignols sur le cardinal Ratzinger) . Est-ce à dire que le drapeau de tel ou tel pays arabe devrait être brûlé par les Israéliens ? que le drapeau français devrait être brûlé par les Italiens, les Polonais ou même les Allemands ?
On peut se demander pourquoi la réaction est survenue trois mois (quatre presque) après la publication. Est-ce une manière de légitimer une colère profonde ? Je n’ai pas de réponse, mais je m’interroge réellement, car j’ai du mal à comprendre comment cette histoire a pu avoir de telles conséquences.
PS : Voici ce qu'en dit Marcel Gauchet dans un entretien au Figaro :
« Il convient aussi de s'interroger sur la signification véritable (de la réaction des musulmans) : un accès de colère si aigu ne trahit-il pas avant tout la profondeur d'un désarroi ? La disproportion entre les dessins et l'indignation est ce qui doit faire réfléchir. Comme Sayyid Qotb ou Hassan el-Banna – les premiers théoriciens de l'islamisme dans les années 20 –, ceux qui lancent des fatwas contre un simple dessin humoristique révèlent d'abord par cette susceptibilité exacerbée un profond sentiment de vulnérabilité. Une religion sûre d'elle-même pourrait-elle donner lieu à une colère si disproportionnée ? Qui, parmi les catholiques, aurait l'idée de mettre en scène un tel esclandre planétaire ? A-t-on vu se déchaîner les ligues de vertu quand telle chaîne de télévision a présenté un sketch suggérant que Benoît XVI, du fait de ses origines allemandes, était un pape nazi ? Il faut dire que les fondamentalistes ne sont pas encouragés à cet auto-examen par l'attitude des Occidentaux. »
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