Racisme/antisémitisme

Samedi 14 janvier 2006
La blague de mauvais goût de cet entrepreneur néerlandais me rappelle une autre réalité du football des Pays-Bas. Voici donc un article que j'avais écrit l'année dernière pour la revue Tohu Bohu n°9.

 

Victimes d’insultes antisémites les fans de l’Ajax d’Amsterdam vont-il devoir renoncer à leur forme particulière de philosémitisme ?

 

Harlem Trabelsi, jeune fan de l’Ajax d’Amsterdam est Tunisien. C’est aussi un Musulman pratiquant. Mais pour ses camarades du fanclub du « F-Side » de la grande équipe Hollandaise « Trabelsi is een Jood », (« Trabelsi est un Juif »). Lui n’en tire que fierté, car à l’Ajax, on supporte l’équipe en se faisant tatouer des étoiles de David sur le bras. On brandit des drapeaux Israéliens. On chante « si t’es fier d’être un Juif lève toi ». On est fier d’être le « Joodenclub », le club Juif.

C’est une forme étrange du philosémitisme que celle de ces fans qui, en majorité, ignorent tout du judaïsme. Tellement étrange qu’elle ne crée en réalité que des problèmes. En janvier 2005, le Président du club John Jaake expliquait dans un communiqué de presse qu’il voulait se « débarrasser de son image de club juif » car « le paradoxe que nous sommes soi-disant un club Juif est que dans la plupart des cas, nos supporters juifs hésitent à assister à nos matchs à domicile, sans parler de ceux à l’extérieur, à cause des réactions blessantes des fans de nos adversaires ».

 

 

 

 

Uri Corolel, membre d’honneur du club qui a perdu une partie de sa famille durant la Shoah regrette cette image. Les tatouages de Magen David incrustées d’un « F » au centre, signe de la F-Side, ne lui rappellent que de mauvais souvenirs. Dans une interview au quotidien néelandais Het Parool, il explique qu’il est « aberrant de donner une identité juive au club qui n’a jamais été un club Juif ». Est-ce à dire que cette « pseudo-identité juive » ne repose sur rien ? « Elle ne repose [en effet] sur aucune évidence historique », ajoute le porte-parole du club, Simon Keizer, même s’il émet l’hypothèse que cette image remonterait peut-être aux années 60, lorsque plusieurs joueurs de l’équipe étaient d’origine juive. Personne ne sait trop. On entend les explications les plus contradictoires. Certains croient que l’image de club Juif remonte à sa création au début du siècle. Un des fondateur était Juif. D’autres y voient plutôt un lien avec l’importante communauté Juive du quartier d’Amstelveel, où se trouvait l’ancien stade De Meer. Difficile de savoir. Mais l’affirmation d’une identité de supporteurs non-Juifs du club est une réaction à l’antisémitisme exacerbé de ses adversaires.

Si l’historien Simon Kuper écrit dans un ouvrage sur le club (Ajax, the Dutch, the war : Football in Europe during the Second World War, Ed. Orion) que les drapeaux israéliens sont apparus au début des années 1980, après la visite du club anglais de Tottenham, qui affichait son amitié pour la communauté juive de Londres, l’explication inverse semble plus plausible. Les supporteurs du Feyernoord Rotterdam, de l’ADO La Haye ou encore d’Utrecht avaient pris l’habitude au début des années 1980 d’écrire le nom de l’Ajax en remplaçant les « a » par des étoiles de David et le « x » par une croix gammées sur leurs banderoles à cause de la supposée origine juive de certains joueurs. Ces derniers étaient accueillis par les slogans les plus virulemment antisémites. Exemples : les fans du Feyernoord sortaient leur briquet et pressaient sur le gaz sans en allumer la flamme. Sur leur T-shirt l’inscription : « Feyenoord – King of gasstation ». Leur slogan : un simple sifflement censé rappeler le gaz. Plusieurs joueurs comme les frères Ronald et Frank de Boer dont la femme du premier est Juive étaient accueillis sous ces mêmes cris.

Actuellement, c’est le joueur juif Raphaël Van Der Vaart qui en fait les frais. Ces slogans ont évolué. Tout évolue avec son temps ! En plus du gaz, les supporteurs du Feyernoord crient « Hamas, Hamas, les Juifs au gaz ! », brandissant des drapeaux palestiniens. En réaction à ces cris de haine, un peu aussi par provocation, les hooligans du F-Side de l’ArenA, nouveau stade du club de la capitale affirment avec fierté leur identité juive en scandant « Jooden Jooden Jooden » (Juifs, Juifs, Juifs) ou en répondant « ja ja ja » lorsqu’ils se font traiter de « sales juifs ».

Les choses vont trop loin, surtout quand la maison des supporteurs de l’Ajax est entièrement dévastée par un incendie criminel fin janvier 2005 détruisant les nombreux drapeaux israéliens rangés à l’intérieur. Un acte antisémite ? sûrement pas. Mais une rivalité exacerbée entre supporteurs de football dans une Hollande terrassée par le racisme et l’antisémitisme depuis l’assassinat de Pim Fortuyn, leader raciste d’extrême droite et surtout du cinéaste Theo van Gogh tué par un néerlandais d’origine marocaine. Les actes antisémites y ont radicalement augmenté depuis 2000. Le pays a perdu l’image de tolérance qu’il avait.

John Jaake ne cache pas que sa décision de vouloir se « débarrasser de l’image juive du club » a « certainement » à voir avec l’assassinat de Théo Van Gogh. Pour lui, comme pour Uri Corolel « si Ajax se débarrasse de son image de club juif, on peut commencer à travailler sur le comportement des parties adverses ». Certains en doutent et se demandent pourquoi ce ne sont pas les supporteurs adverses qui seraient interdits de stade. Cobi Benatoff, président européen du Congrès Juif mondial explique dans De Telegraaf que « c’est triste que l’Ajax veuille se débarrasser de son image de club juif. C’est une solution stupide (…) C’est en agissant ainsi qu’on perd son identité ». Trabelsi pourra-t-il encore garder longtemps cette deuxième identité juive?

Par Christophe Dansette
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Samedi 14 janvier 2006
Aujourd'hui, on apprend sur BFMtv qu'un entrepreneur hollandais vend des casques pour les supporters de football. Ces casques sont aux couleurs des pays participant à la coupe du monde. En vue du mondial 2006. Un concept innovant et original. Les hooligans pourront donc désormais se protéger.

Mais l'idée a quelque chose de gênant. De très gênant même. Ces casques ont la forme de ceux de la Wehrmacht, histoire de rappeler le passé nazi de l'Allemagne. C'est une vraie provocation. Une vengeance. L'homme d'affaire n'avait pas apprécié une série d'articles allemands, tournant en dérision le football néerlandais. Une vengeance de très mauvais goût.

Par Christophe Dansette
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Mardi 24 janvier 2006
Sûrement ne faut-il pas en faire une grosse affaire. Car Dieudonné n’obtiendra certainement pas les 500 signatures requises pour pouvoir se présenter à la présidentielle. Mais son discours, lors des vœux à la presse mardi, était, une fois de plus, extrêmement orienté. Pour, lui, les Juifs sont à l’origine de tous les malheurs du monde. C’est sa vraie obsession.

Le discours était politique. Il n’avait plus rien de comique. Dieudonné parachève ainsi sa conversion en un meneur de foules, antisémite.

M. Mbala Mbala veut placer sa future candidature sous l’égide du président vénézuélien Hugo Chavez dans un esprit de combat contre les « néo-conservateurs » et le « néo-libéralisme » qui utilisent  « partout la même arme pour discréditer [leurs] adversaires et justifier [leurs] exactions : l’accusation d’antisémitisme. » Il est surprenant de noter qu'il place dans la catégorie des néolibéraux à la fois l'UMP de Sarkozy ("Bubush", comme il l'appelle), mais aussi et surtout, le parti socialiste.

Son discours virulent est teinté d’un antisémitisme à peine voilé. « Le président Chavez est le dernier à en avoir fait les frais, à travers un article du journal « Libération » de monsieur de Rothschild, qui a délibérément travesti les propos du président vénézuélien », clame-il. Le fait de rappeler le nom de Monsieur Rothschild n’est bien sûr pas un hasard. Il continue : « Disons le tout net, cette accusation relève de l’arnaque absolue, et n’a d’autre objet que de masquer les visées hégémonistes de l’Axe du Bien. La propagande qui sévit actuellement autour de l’Iran, s’inscrit dans cette logique, et je dois dire ma tristesse de voir les médias de la République se faire le relais sans la moindre réserve de cette propagande de guerre. »

Ainsi, semble-t-il soutenir indirectement les propos négationnistes de Mahmoud Ahmadinejad. La demande du président iranien de « rayer Israël de la carte » ne semble pas le déranger non plus. Il l’exprime d’ailleurs autrement un peu plus tard en proposant « la création d’un état palestinien unique, multiconfessionnel, qui vivra en paix avec ses voisins », ce qui, comme chacun sait, est une manière détournée de demander la destruction de l’Etat hébreu.

Monsieur Dieudonné Mbala Mbala comparaîtra vendredi devant le tribunal correctionnel de Paris pour incitation à la haine raciale. Le 8 février 2004, il avait déclaré dans le Journal du Dimanche, en parlant des « ligues juives » : « ce sont tous des négriers reconvertis dans la banque, le spectacle, et aujourd'hui l'action terroriste. Ceux qui m'attaquent ont fondé des empires et des fortunes sur la traite des noirs et l'esclavage. »
Par Christophe Dansette
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Samedi 28 janvier 2006
Une heure avant le procès, vers 12h30, Dieudonné déjeune tranquillement avec ses avocats à la brasserie Les deux palais. Il arbore un sourire serein. L’humoriste s’apprête à comparaître devant la XVIIe chambre correctionnelle du tribunal de grande instance de Paris. Il est accusé  d’« incitation à la haine raciale » pour avoir déclaré au Journal du Dimanche que les organisations juives étaient « des négriers reconvertis dans la banque, le spectacle, et aujourd'hui l'action terroriste. »
13h45, les gendarmes, venus en nombre assurer la sécurité, craignent des débordements. Plusieurs associations ont appelé au rassemblement. Les militants de l’UEJF (Union des étudiants juifs de France), de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme) ou de SOS-Racisme patientent tranquillement dans la queue. « Ca va bien se passer, comme à chaque fois », confie un gendarme, qui connaît apparemment bien le personnage.
La salle  est pleine. Le public hétéroclite. Ginette Skandrani, proche des milieux négationnistes est venue soutenir l’humoriste. Dominique Sopo, le président de SOS-Racisme se tient debout dans un coin. « J’espère que pour une fois, il sera condamné », lâche-t-il.

« Dieudonné refuse de se battre »

Sur le banc des parties civiles, cependant, une certaine agitation est perceptible. Une information importante vient de leur parvenir. Dieudonné veut plaider la nullité de l’action en raison d’une erreur sur le numéro d’un alinéa dans la plainte.
« C’est absurde », chuchote Me Jakubowitz, qui défend les intérêts du Consistoire israélite de France. Les avocats se réunissent pour organiser leur réponse. Ils sont nombreux. Une quinzaine, au moins.
« Nous demandons que le tribunal constate la nullité de l’action », plaide Me Le Fraper du Hellen, qui défend Dieudonné M’Bala M’Bala.
« Je pensais que nous allions entrer dans le vif du sujet », réplique Me Charrière-Bournazel, de la Licra, dans une plaidoirie enlevée. « Dieudonné refuse de se battre. Il ne  présente que des arguties pour éviter le fond. Il veut se faire passer pour un lecteur débile. Et je refuse de croire qu’il ne sait pas lire. » Et Me Jakubowitz, s’adressant au président, de surenchérir : « c’est vous faire injure de dire que M. M’Bala M’Bala ne savait pas pourquoi il était poursuivi ».
Le président Philippe Jean-Draeher suspend la séance. Aucun des deux camps n’est confiant. « J’y crois pas, il nous a eu », déclare l’avocat de SOS-racisme, Patrick Klugman. Les défenseurs de l’humoriste ne crient pas pour autant victoire.
A 16 heures, la séance reprend. Finalement, le subterfuge de Dieudonné ne fonctionne pas. Le comique est jugé sur le fond de ses propos. Et le représentant du parquet, Alexandre Aubert, même requis la condamnation de Dieudonné. Il estime que Dieudonné utilisait un « cliché antisémite qui évoque un contrôle malveillant du monde des médias et de la finance (par la communauté juive, ndlr) à son profit"qu’il ne pouvait ignorer élargit le cercle des personnes visées ». Un fait assez rare pour être souligné. Peut-être Dieudonné, sera-t-il condamné pour la première fois. Jugement dans les prochaines semaines.
Par Christophe Dansette
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Vendredi 3 février 2006
Douze caricatures, d’un mauvais, très mauvais genre, reprises dans plusieurs  journaux européens (et français notamment) sèment le trouble dans le monde entier. Qui aurait cru que le Danemark allait devenir un tel objet de haine dans toute une partie de la planète ? Que des drapeaux français allaient brûler et des centres culturels français être attaqués à la grenade en réaction à la ligne éditoriale du journal France-Soir (quotidien, en quasi-faillite, qui peine à rassembler 60 000 lecteurs)?
 
Une grenade jetée contre le centre culturel danois en Indonésie, de violentes manifestations anti-danoises en Indonésie, des drapeaux danois et français brûlés ou transformés en paillasson à Gaza, une Allemande enlevée en Cisjordanie (pour finalement être relâchée quelques heures plus tard)… ce vendredi a été la « journée de la colère » décrétée par Youssef El Quardaoui, un éminent religieux Qatari. Et tout cela pour cette douzaine de caricatures ! Nous sommes au bord d’une crise extrêmement grave, qui pourrait devenir démesurée, si les choses ne se calment pas rapidement.

Certes, ces dessins n’étaient pas tendres et pouvaient choquer. Ils étaient surtout mauvais. Et on leur a donné beaucoup trop d’importance. Une importance qui n'en valaient pas la peine. Surtout qu’on ne peut pas dire que le journal conservateur danois Jyllands-Posten, tiré à 160 000 exemplaires, ait une foule de lecteurs réguliers.

En représentant Mahomet avec une bombe sur la tête, l’une de ces illustrations était doublement choquante. Elle bravait un interdit musulman de représentation d’une figure religieuse, d’une part (même si un caricaturiste n’est pas du tout obligé de se plier à ce genre d’interdits, puisqu’il n’est pas concerné). Elle assimilait d’autre part l’ensemble des musulmans à des terroristes à travers la figure de Mahomet. Elle était donc légitimement critiquable.

De là cependant, à menacer tout ressortissant Danois, Français ou Norvégien, à boycotter leurs produits, un pas est franchi. La réponse de certains musulmans est totalement disproportionnée. Des appels à mort sont scandés dans les rues de Gaza ou de Bagdad. Des Irakiens ont organisé des autodafés de livres danois. Des appels au Jihad sont lancés ça et là. Les attaques, notamment celle contre le centre culturel français à Gaza ont menacé des vies.
Et puis d’ailleurs, les caricaturistes danois ou français n’ont pas de leçons à recevoir de la part des Brigades d’Al Aqsa, ou du Djihad islamique et des hauts représentants de l’islam le plus extrémiste du monde entier, en matière de respect de l’autre. Les caricaturistes libanais ou koweitiens ne sont pas forcément tendres, eux non plus. Leur antisémitisme est stupéfiant mais ne dérange personne. L’historien belge Joël Kotek donne un bon aperçu des caricatures que l’on trouve dans les journaux arabes dans son livre Au nom de l’antisionisme, L'image des Juifs et d'Israël dans la caricature depuis la seconde Intifada (Editions Complexe, Bruxelles, 2002).
Et puis, certaines caricatures offensent aussi les chrétiens (par exemple un sketch des Guignols sur le cardinal Ratzinger) . Est-ce à dire que le drapeau de tel ou tel pays arabe devrait être brûlé par les Israéliens ? que le drapeau français devrait être brûlé par les Italiens, les Polonais  ou même les Allemands ?

On peut se demander pourquoi la réaction est survenue trois mois (quatre presque) après la publication. Est-ce une manière de légitimer une colère profonde ? Je n’ai pas de réponse, mais je m’interroge réellement, car j’ai du mal à comprendre comment cette histoire a pu avoir de telles conséquences.

PS : Voici ce qu'en dit Marcel Gauchet dans un entretien au Figaro :
« Il convient aussi de s'interroger sur la signification véritable (de la réaction des musulmans) : un accès de colère si aigu ne trahit-il pas avant tout la profondeur d'un désarroi ? La disproportion entre les dessins et l'indignation est ce qui doit faire réfléchir. Comme Sayyid Qotb ou Hassan el-Banna – les premiers théoriciens de l'islamisme dans les années 20 –, ceux qui lancent des fatwas contre un simple dessin humoristique révèlent d'abord par cette susceptibilité exacerbée un profond sentiment de vulnérabilité. Une religion sûre d'elle-même pourrait-elle donner lieu à une colère si disproportionnée ? Qui, parmi les catholiques, aurait l'idée de mettre en scène un tel esclandre planétaire ? A-t-on vu se déchaîner les ligues de vertu quand telle chaîne de télévision a présenté un sketch suggérant que Benoît XVI, du fait de ses origines allemandes, était un pape nazi ? Il faut dire que les fondamentalistes ne sont pas encouragés à cet auto-examen par l'attitude des Occidentaux. »
Par Christophe Dansette
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