Victimes d’insultes antisémites les fans de l’Ajax d’Amsterdam vont-il devoir renoncer à leur forme particulière de philosémitisme ?
Harlem Trabelsi, jeune fan de l’Ajax d’Amsterdam est Tunisien. C’est aussi un Musulman pratiquant. Mais pour ses camarades du fanclub du « F-Side » de la grande équipe Hollandaise « Trabelsi is een Jood », (« Trabelsi est un Juif »). Lui n’en tire que fierté, car à l’Ajax, on supporte l’équipe en se faisant tatouer des étoiles de David sur le bras. On brandit des drapeaux Israéliens. On chante « si t’es fier d’être un Juif lève toi ». On est fier d’être le « Joodenclub », le club Juif.
C’est une forme étrange du philosémitisme que celle de ces fans qui, en majorité, ignorent tout du judaïsme. Tellement étrange qu’elle ne crée en réalité que des problèmes. En janvier 2005, le Président du club John Jaake expliquait dans un communiqué de presse qu’il voulait se « débarrasser de son image de club juif » car « le paradoxe que nous sommes soi-disant un club Juif est que dans la plupart des cas, nos supporters juifs hésitent à assister à nos matchs à domicile, sans parler de ceux à l’extérieur, à cause des réactions blessantes des fans de nos adversaires ».
Uri Corolel, membre d’honneur du club qui a perdu une partie de sa famille durant la Shoah regrette cette image. Les tatouages de Magen David incrustées d’un « F » au centre, signe de la F-Side, ne lui rappellent que de mauvais souvenirs. Dans une interview au quotidien néelandais Het Parool, il explique qu’il est « aberrant de donner une identité juive au club qui n’a jamais été un club Juif ». Est-ce à dire que cette « pseudo-identité juive » ne repose sur rien ? « Elle ne repose [en effet] sur aucune évidence historique », ajoute le porte-parole du club, Simon Keizer, même s’il émet l’hypothèse que cette image remonterait peut-être aux années 60, lorsque plusieurs joueurs de l’équipe étaient d’origine juive. Personne ne sait trop. On entend les explications les plus contradictoires. Certains croient que l’image de club Juif remonte à sa création au début du siècle. Un des fondateur était Juif. D’autres y voient plutôt un lien avec l’importante communauté Juive du quartier d’Amstelveel, où se trouvait l’ancien stade De Meer. Difficile de savoir. Mais l’affirmation d’une identité de supporteurs non-Juifs du club est une réaction à l’antisémitisme exacerbé de ses adversaires.
Si l’historien Simon Kuper écrit dans un ouvrage sur le club (Ajax, the Dutch, the war : Football in Europe during the Second World War, Ed. Orion) que les drapeaux israéliens sont apparus au début des années 1980, après la visite du club anglais de Tottenham, qui affichait son amitié pour la communauté juive de Londres, l’explication inverse semble plus plausible. Les supporteurs du Feyernoord Rotterdam, de l’ADO La Haye ou encore d’Utrecht avaient pris l’habitude au début des années 1980 d’écrire le nom de l’Ajax en remplaçant les « a » par des étoiles de David et le « x » par une croix gammées sur leurs banderoles à cause de la supposée origine juive de certains joueurs. Ces derniers étaient accueillis par les slogans les plus virulemment antisémites. Exemples : les fans du Feyernoord sortaient leur briquet et pressaient sur le gaz sans en allumer la flamme. Sur leur T-shirt l’inscription : « Feyenoord – King of gasstation ». Leur slogan : un simple sifflement censé rappeler le gaz. Plusieurs joueurs comme les frères Ronald et Frank de Boer dont la femme du premier est Juive étaient accueillis sous ces mêmes cris.
Actuellement, c’est le joueur juif Raphaël Van Der Vaart qui en fait les frais. Ces slogans ont évolué. Tout évolue avec son temps ! En plus du gaz, les supporteurs du Feyernoord crient « Hamas, Hamas, les Juifs au gaz ! », brandissant des drapeaux palestiniens. En réaction à ces cris de haine, un peu aussi par provocation, les hooligans du F-Side de l’ArenA, nouveau stade du club de la capitale affirment avec fierté leur identité juive en scandant « Jooden Jooden Jooden » (Juifs, Juifs, Juifs) ou en répondant « ja ja ja » lorsqu’ils se font traiter de « sales juifs ».
Les choses vont trop loin, surtout quand la maison des supporteurs de l’Ajax est entièrement dévastée par un incendie criminel fin janvier 2005 détruisant les nombreux drapeaux israéliens rangés à l’intérieur. Un acte antisémite ? sûrement pas. Mais une rivalité exacerbée entre supporteurs de football dans une Hollande terrassée par le racisme et l’antisémitisme depuis l’assassinat de Pim Fortuyn, leader raciste d’extrême droite et surtout du cinéaste Theo van Gogh tué par un néerlandais d’origine marocaine. Les actes antisémites y ont radicalement augmenté depuis 2000. Le pays a perdu l’image de tolérance qu’il avait.
John Jaake ne cache pas que sa décision de vouloir se « débarrasser de l’image juive du club » a « certainement » à voir avec l’assassinat de Théo Van Gogh. Pour lui, comme pour Uri Corolel « si Ajax se débarrasse de son image de club juif, on peut commencer à travailler sur le comportement des parties adverses ». Certains en doutent et se demandent pourquoi ce ne sont pas les supporteurs adverses qui seraient interdits de stade. Cobi Benatoff, président européen du Congrès Juif mondial explique dans De Telegraaf que « c’est triste que l’Ajax veuille se débarrasser de son image de club juif. C’est une solution stupide (…) C’est en agissant ainsi qu’on perd son identité ». Trabelsi pourra-t-il encore garder longtemps cette deuxième identité juive?

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