Proche-Orient

Jeudi 5 janvier 2006
Yariv Nornberg, 30 ans, Israélien. Onze ans dans l’armée israélienne, six années passées à rechercher un « trésor » symbolique à Auschwitz. Son amour pour sa patrie ne l’empêche pas de se définir comme « citoyen du monde. »

Yariv Nornberg est un rêveur, un éternel enfant. Il aimerait pouvoir rester naïf. Croire en un monde sans peuples et sans frontières. Il se définit lui-même comme « universaliste », mais n’oublie pas que « lorsque le peuple Juif était en danger, l’universalisme n’a pas été là pour le protéger ». C’est pour cela qu’il est profondément sioniste en même temps. Ce n’est pas contradictoire !

Petit-fils de survivant, le souvenir de la Shoah est constamment présent dans son entourage. Son grand père lui a raconté son histoire. La mémoire de « cette chute de l’humanité » est la question qui le tracasse le plus. Il s’interroge : « Comment peut-on partager les leçons de ce traumatisme avec les générations futures ? Est-ce que nos petits-enfants pourront tirer les leçons morales et universelles d’un tel événement ou est-ce que la Shoah deviendra ce qu’est l’Inquisition pour nous aujourd’hui, un événement important, mais pas essentiel ? » C’est le début d’un engagement qui le poursuivra toute sa vie. Il se porte volontaire à la fondation de Steven Spielberg , et rencontre des dizaines de rescapés des camps. Il devient guide à Yad Vashem, le célèbre musée de l’Holocauste, à Jérusalem. Un jour, qu’il n’oubliera jamais, il a eu l’honneur de faire visiter le mémorial au Pape Jean-Paul II, qui n’était autre que le meilleur ami de son grand-père en Pologne, avant la guerre.

Comme tout Israélien de 18 ans, il doit effectuer ses trois années de service militaire. Mais lui le sait déjà. Il restera plus longtemps et fera carrière dans l’armée. Son père avait servi avant lui. Il avait combattu pendant la guerre des Six jours et celle de Kippour. C’était donc à son tour d’assumer ses responsabilités et de construire le « Tsahal de la troisième génération ». C’est sa fierté. L’engagement de sa vie. Il y a beaucoup appris et ce plaît à la définir comme la « meilleure école de la vie, meilleure que l’Université hébraïque de Jérusalem, meilleure que Columbia (l’université de New-York), meilleure que Sciences-po », où il étudie actuellement. L’étranger a une mauvaise image de l’institution. Une image faussée par les médias. Et cela le blesse. « Ce que les gens ignorent, c’est que Tsahal n’a pas pour simple rôle d’assurer la sécurité d’Israël ». Elle doit aussi « assurer la cohésion sociale », explique-t-il. C’est une organisation jeune et dynamique, où la majorité des gens ont entre 18 et 21 ans, où « tous les citoyens israéliens se retrouvent, qu’ils soient blancs ou noirs, riches ou pauvres, chrétiens ou juifs, religieux ou antireligieux ». Et pourtant, Yariv rêverait d’un monde sans Tsahal. D’un monde où « les prophéties d’Isaïe d’une paix éternelle » se réaliseraient. Il est tout le contraire du militariste. Ses cheveux longs et son look baba-cool ne laissent pas soupçonner son haut grade militaire. Ils font d’ailleurs plus penser à un militant pacifiste.

Il s’est installé pour quelque temps à Paris. Pour étudier. A Sciences Po. Les mûrs de son petit appartement au rez-de-chaussée d’un bel immeuble de l’île Saint-Louis, à Paris, sont tapissés de photos. Des personnages, à côtés de lui, paraissent familiers. L’un d’eux : Jimmy Carter. Cela s’explique. Yariv Nornberg a travaillé au Centre Carter pour la paix, du nom de l’ancien président des Etats-Unis Jimmy Carter. Un aspect tout aussi important de sa vie. Lorsqu’il en parle, ses yeux s’illuminent. C’est Yariv Nornberg, le citoyen du monde, qui s’exprime. Il y a œuvré pour des projets d’engagement pacifique « dans des régions du monde dévastées par la guerre ». Une expérience très forte, qui l’a notamment conduite à être secrétaire de Kofi Annan lors du sommet des soixante ans de l’ONU, en septembre dernier. « Pour des raisons éthiques », il n’a pas traité du Moyen-Orient et du conflit israélo-arabe, restant volontairement vague sur l’aboutissement de ces projets, « pour cause de confidentialité ».

Mais même lors de cette aventure, son cœur était tiraillé entre la volonté de s’investir pour la paix dans le monde, et l’actualité de son pays. C’était en été dernier. Israël allait vivre l’un des moments le plus important de son histoire : le désengagement de Gaza. Le centre Carter est basé à Atlanta, la ville du siège de CNN. Il ne pouvait pas accepter de voir les images de siens à travers la télévision américaine. Surtout, qu’il ne savait pas ce qui allait se passer. Une guerre civile était possible. Il a alors décidé de se porter volontaire dans l’armée. Il raconte : « J’ai vu de grands moments : comment un processus s’est fait d’une façon humble, calme et digne. J’ai notamment passé toute une journée avec un ami, qui a vécu toute sa vie là-bas, le jour où sa maison a été détruite. J’étais souvent chez lui quand j’étais enfant. C’est difficile d’en parler au passé. Son père, qui était un fermier, l’avait construite de ses propres mains. Il a tout perdu. Et pourtant, cet homme honnête voyant la destruction de ses biens devant ses yeux, n’avait pas de haine. Au contraire, il avait une volonté de créer, de tout recommencer ailleurs. C’était des moments forts. »

Son attachement à l’armée est ambivalent. Il l’aime, s’y sent bien. Mais il veut voir d’autres choses, attiré par la « soif d’apprendre ». Engagé en 1992, il la quitte une première fois en 1999, pour commencer des études de philosophie et de relations internationales à Jérusalem. Mais lorsque commence l’Intifada palestinienne en 2001, il ne peut pas rester étudiant, sans rien faire. Il réintègre donc Tsahal, et commande un régiment de trois cent cinquante hommes au sud de Gaza. Il a le grade de capitaine. Du jour au lendemain, il se retrouve pourtant parachuté dans un camp de vacances pour enfants handicapés en Suisse et abandonne l’armée pour deux ans. Le contraste entre les deux mondes, le militaire et l’humanitaire le passionne. Aujourd’hui, il est de nouveau étudiant, en quête d’expériences nouvelles. Pendant ses plus années de service, il ressentait le besoin de s’évader, de consacrer son temps libre au travail de la mémoire.

La rencontre avec un vieillard, Yarot Yishayahu, dans un magasin de la capitale israélienne en 1998, est « significative ». Le vieil homme, rescapé de la Shoah, lui révèle qu’il a vu en 1939 des Juifs enterrer des rouleaux de Torah sur le lieu même où fut construit le camp d’Auschwitz. Il croit cet homme immédiatement, mais il est bien seul. Pendant six ans, pris entre l’armée et ses jours de temps libre, il essaie de retrouver ce « trésor », tentant difficilement de convaincre les institutions israéliennes et polonaises d’effectuer des fouilles archéologiques sur le site même du camp de concentration. « J’avais une obligation morale envers cet homme, mais aussi envers l’histoire. Si le symbole le plus saint du judaïsme est enterré à 700 mètres du symbole le plus terrible de l’humanité qui est Auschwitz, il y a une responsabilité à mener à bien le projet ». Il y aura investi beaucoup d’énergie. Mais il aura réussi. Le trésor existait bel et bien. Et il l’a retrouvé en été 2004, avec une petite équipe d’historiens. Même s’il manque encore une partie.

Alors certes, Yariv Nornberg est un rêveur. Il croit au rêve qui « nous aide à créer une réalité ». Lui, exhausse ses rêves, parce qu’il y croit. C’est la leçon qu’il tire de son expérience avec Yarot. Et de se rappeler la phrase de Théodore Herzl, le théoricien du sionisme : « si vous le voulez, ce ne sera pas un rêve . »

Par Christophe Dansette
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Jeudi 5 janvier 2006
Comment ne pas parler d’Ariel Sharon aujourd’hui ?

Un rapide petit tour sur Internet et la blogosphère : tout le monde en parle. Et tout se dit. Ce qui est incontestable, c’est que l’état critique de Sharon ne laisse personne indifférent. Certains se réjouissent déjà précipitamment de sa mort (qu’il soit dit en passant : c’est honteux !). D’autres vantent sa stature de chef d’Etat. Cet homme s’est attiré les foudres d’une grande partie de la planète et la haine de l’ensemble du monde altermondialiste. On ne compte pas le nombre de manifestations où le slogan « Bush, Sharon, assassins ! » ce sera érigé comme un vrai hymne de l’altermondialisme (et de l’antisémitisme ?).

En réalité, le tour par la blogosphère et les billets postés sur divers sites révèle bien le malaise de ceux qui le critiquaient tant. Car Sharon n’est pas le « boucher de Sabra et Shatila » (on ne rappellera pas que ce ne sont pas les Israéliens qui ont commis le terrible massacre en 1982, mais des milices chrétiennes et libanaises. Mais, il faut l'avouer Sharon n'était pas tout à fait innocent non plus dans cette histoire), ni la nouvelle incarnation d’Hitler. C’est un grand chef d’Etat qui a réussi en quatre ans à redonner confiance aux citoyens de son pays. Dans un premier temps à rétablir l’ordre et faire cesser les attentats quasi-quotidiens, puis à donner une perspective de paix aux Israéliens et leurs voisins Palestiniens. Et oui, n’en déplaise à certains, Ariel Sharon a montré qu’il était un homme de paix. C’est l’homme politique qui a fait le plus grand pas en direction de la paix au Proche-Orient depuis les accords et paix avec l’Egypte en 1979 et la Jordanie en 1994. On comprend donc bien le malaise de ceux qui l’avaient érigé en symbole du mal. Ils ne comprennent plus rien. Cherchent de nouveaux arguments pour le disqualifier. Sont perdus. Et cela leur fait mal. Car il ne veulent et ne peuvent pas reconnaître la grandeur de cet homme.

En attendant, le plus important c’est de souhaiter à M. Sharon un bon rétablissement et espérons que sa succession pourra se faire dans les meilleures conditions. Que son successeur puisse continuer à mener Israël et ses voisins vers un avenir pacifique.

Par Christophe Dansette
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Jeudi 5 janvier 2006
Une belle salutation à Elisabeth Schemla et Nicole Leibowitz qui ont rouvert leur journal en ligne, proche-orient.info et pour lequel j’ai fait quelques contributions. Avec quatre jours d’avance. Actualité oblige.

C’est la bonne nouvelle de la journée. Et la journée prouve bien la nécessité de leur existence. La qualité de leur traitement de l’agonie d’Ariel Sharon est exemplaire. Un premier grand bravo donc. Désolé pour ceux qui auraient aimé consulter les articles, il faudra s’abonner. Mais je vous assure, cela vaut le coup !

Par Christophe Dansette
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires - Recommander
Samedi 7 janvier 2006
A noter, à méditer... L'exceptionnelle transparence dont font preuve les autorités israéliennes au sujet de l'état de santé d'Ariel Sharon!! On avait vu ces derniers mois un certain nombre de chefs d'Etats se faire hospitaliser. A chaque fois, on pouvait faire le même constat : on n'avait peu, voir aucune information. Rappelez-vous. Yasser Arafat, probablement décédé bien avant l'annonce de sa mort. L'ambiguité sur la définition d'une mort cérébrale. Dernièrement, Jacques Chirac était hospitalisé au Val de Grâce. Mais que savions-nous? Rien. Ou presque. Cerise sur le gâteau : Bouteflika, hospitalisé lui aussi Val de Grâce (décidément le haut lieu du secret! En France!!) D'ailleurs qu'en est-il de son état de santé actuellement ? Peu sauront vous le dire. Alors la démocratie israélienne fait figure d'exception sur ce point. Et c'est plus que louable.
Par Christophe Dansette
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Lundi 16 janvier 2006
Alors qu’Ariel Sharon est toujours dans un état critique, on rappelle souvent (et à juste titre d’ailleurs) dans sa biographie, sa « responsabilité indirecte » dans les massacres de Sabra et Chatila. « Sabra et Chatila » est devenue une expression courante, symbole de la cruauté israélienne, de Tsahal ou d’Ariel Sharon. Cependant, ceux qui utilisent cette expression ne savent souvent pas de quoi il s’agit. Ils n’ont aucune connaissance historique du Proche-Orient. Ils ne mesurent pas non plus la complexité géopolitique de la région. C’est pour cela qu’il convient de faire un petit rappel de ce qu’étaient les massacres de Sabra et Chatila.

La connaissance de ce dramatique événement reste limitée, et ce seront les historiens qui reviendront dessus lorsque les différentes archives seront ouvertes. Mais il y a des certitudes que la plupart des chercheurs partagent. Ces dernières n’ont pas tellement évoluées depuis les conclusions de la commission Kahan de 1983. Le rapport de cette commission d’enquête israélienne reste un des documents les plus précieux pour la connaissance des faits.



Les certitudes :

Le contexte tout d’abord. Le Liban est plongé dans la guerre civile depuis 1975. Au début des années 1970, un grand nombre de Palestiniens, chassés de la Jordanie se réfugient au Liban. Parmi eux : Yasser Arafat, chef de l’OLP (Organisation de libération de la Palestine). L’OLP mène des raids contre Israël à partir du Liban Sud.

 

 

Le 6 juin 1982, Israël intervient et entre au Liban. L’opération ne vise pas Beyrouth dans un premier temps. Mais Israël fait le siège de la ville. La communauté internationale se réunit et après d’intenses négociations, Yasser Arafat accepte de quitter le Liban avec son armée. Des troupes françaises, britanniques et américaines de pacification sont dépêchées dans la région.

Le 14 septembre, c’est le tournant. Le président chrétien du Liban Bashir Gemayel est assassiné. La communauté chrétienne veut se venger. L’armée israélienne décide d’entrer dans Beyrouth, afin de sécuriser la ville et éviter un bain de sang que pourrait causer la vengeance de la mort du Premier ministre. Les Israéliens décident aussi de désarmer les combattants Palestiniens, restés sur place, en violation avec l’accord international.

Les faits. Dans la nuit du 16 au 17 septembre, des milices phalangistes (chrétiennes) menées par Elie Hobeika entrent dans les deux camps. Lorsque l’armée israélienne, postée à proximité, apprend que des civils palestiniens ont été tués pendant cette opération, le général Eytan, rencontre les Phalangiste et leur demande de quitter les camps. Mais ces derniers ne s’exécutent pas. Le lendemain, ils sont toujours sur les lieux. C’est le général Israélien Yaron qui exige des Phalangistes qu’ils quittent immédiatement les camps. Ces derniers obéissent enfin. Le 18 septembre au matin, l’armée israélienne découvre l’ampleur du massacre en entrant dans les camps. Ils demandent à la population de se regrouper dans le stade, où les survivants reçoivent à boire et à manger.

Les inconnues :

Tout d’abord, le nombre de victimes. Les évaluations les plus basses et irréalistes sont celles des autorités libanaises qui parlent de 460 morts. Les plus importantes sont véhiculées par militants palestiniens qui parlent de plusieurs milliers de morts, ce qui semble exagéré selon les experts.
Israël a établi une commission d’enquête sur les responsabilités israéliennes dans cette affaire, dirigée par Itzhak Kahan, le juge de la Cour suprême. Le rapport, publié en 1983, donne le chiffre avancé par l’armée israélienne de 700 à 800 victimes. Enfin l’historienne Bayan Nuwayhid al-Hout qui a consacré un livre au massacre liste 906 victimes et 484 disparus (Sabra And Shatila - September 1982, Pluto Press, 2004).

La deuxième incertitude : pourquoi les Israéliens ont-ils laissé les Phalangistes entrer dans les camps ? Plusieurs hypothèses sont avancées. Il semblerait qu’Israël voulait désarmer les combattants palestiniens dans ces camps. Hobeika avait proposé à Ariel Sharon d’arrêter des activistes et de les rassembler dans le stade. Il lui aurait garanti que les civils ne seraient pas tués. Tous les responsables Israéliens ayant témoigné devant la commission Kahan ont affirmé que jamais, ils n’avaient imaginé un massacre d’une telle ampleur. Ils n’avaient pas cru que les milices phalangistes pouvaient commettre de tels crimes. L’opération de désarmement devait à l’origine être exécutée par l’armée israélienne et les troupes Phalangistes. Mais, le ministre de la Défense israélien n’a pas vu d’inconvénient à ce que les Phalangistes mènent l’opération seuls. C’est cette décision qui lui est tellement reprochée (en premier lieu par la commission Kahan). C’est pour cette raison que M. Sharon a dû démissionner par la suite.

Ariel Sharon était en tant que ministre de la Défense responsable de l’armée. Il a sous-estimé la cruauté des Phalangistes. Il a aussi omis de rapporter au Premier ministre israélien Menahem Begin que des massacres avaient été perpétrés. Ce dernier a appris l’information par la BBC au soir du 18 septembre. C’est pour ces deux raisons que la commission Kahan a estimé que M. Sharon avait une responsabilité indirecte dans les massacres. En revanche, la commission rapporte également que M. Sharon a immédiatement agi pour stopper les massacre dès lors qu’il en avait saisi l’ampleur.

Par Christophe Dansette
Ecrire un commentaire - Voir les 2 commentaires - Recommander
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus